Corrèze : la renaissance d'un vignoble
EXTRAIT DE LA NEWSLETTER DU 17 NOVEMBRE DE MEDIAVINO
L' INTERVIEW
« Aujourd'hui, en Corrèze, la dynamique est réelle ! »
Caviste à Brive-la-Gaillarde et cofondateur de la Cave du Pic Vert, Pierre-Alexandre Bodiguel observe depuis plus de vingt ans le réveil du vignoble corrézien. Témoin privilégié de cette renaissance, il milite pour une viticulture consciente de ses atouts — diversité des sols, environnement préservé, énergie de vignerons souvent « double actifs ». Pour lui, la Corrèze doit inventer un modèle nouveau, respectueux et tourné vers l’avenir.
À Brive-la-Gaillarde, Pierre-Alexandre Bodiguel est aux commandes de la cave du Pic Vert depuis bientôt dix ans
Pierre-Alexandre, comment êtes-vous arrivé à la tête de la Cave du Pic Vert, à Brive ?
Tout est parti d’une amitié. J’ai rencontré Lucie et Amédée Leymarie à Brive : eux étaient restaurateurs, moi déjà caviste et ancien sommelier. Nous partagions la même passion du vin, et souvent, entre deux verres, nous nous disions qu’un jour nous ferions quelque chose ensemble. Un jour, l’occasion s’est présentée. Nous avons monté la Cave du Pic Vert, c’était en 2016. Depuis, nous défendons une vision simple : ne proposer que des vins de vignerons et vigneronnes engagés, travaillant dans le respect du vivant. À l’époque, c’était encore inédit en Corrèze.
Dès le départ, le choix du bio et du naturel était une évidence ?
Oui. Dès mes débuts, j’ai été marqué par des vignerons ligériens en bio et en nature. J’ai toujours voulu défendre cette approche, parce qu’elle correspond à ce que j’aime boire et à ce que je crois juste. Nous n’avons jamais voulu « une gamme de vins bio » dans une cave : nous avons voulu une cave 100 % bio et naturelle.
Avec votre regard de caviste, comment décririez-vous le vignoble corrézien aujourd’hui ?
C’est un vignoble en plein réveil. Quand je suis arrivé dans la région, il y a plus de vingt ans, il restait peu de choses : Branceilles, les Coteaux de la Vézère, Didier Mouton… Aujourd’hui, la dynamique est réelle. Des vignes se replantent, la qualité progresse, et surtout, de nouveaux projets émergent. Ce n’est pas un raz-de-marée, mais une lente renaissance. Et ça, c’est passionnant à observer.
Qu’est-ce qui rend ce vignoble singulier à vos yeux ?
D’abord, son environnement. La Corrèze est restée rurale, bocagère, préservée. Pas d’agriculture industrielle, peu d’élevages intensifs. Les paysages sont intacts, et ça devient un atout majeur. Et puis, il y a une diversité géologique incroyable : calcaires, granites, grès, argiles rouges… Cette mosaïque de sols, visible à l’œil nu, donne des terroirs d’une richesse folle. Ce qu’on prenait jadis pour un handicap, l’isolement, est en réalité notre meilleure carte. La Corrèze a tout pour incarner une viticulture d’avenir.
Justement, quel avenir imaginez-vous pour la viticulture corrézienne ?
Nous devons cesser de regarder seulement en arrière. Oui, on redonne vie à un vignoble ancien, mais il faut surtout créer un vignoble neuf, tourné vers demain. Ça veut dire : ne pas reproduire les erreurs des grandes régions voisines, penser dès maintenant aux enjeux climatiques, à la biodiversité, à la santé, à la commercialisation. La Corrèze doit inventer un modèle vertueux, respectueux de ses paysages. L’agriculture biologique devrait être un socle, l’agroforesterie une évidence. On a déjà les haies, les arbres, la diversité naturelle : il suffit d’en faire une force.
Vous évoquez souvent la nécessité de se libérer du « modèle bordelais »…
Oui. L’influence de Bordeaux reste très forte ici, dans les cépages comme dans les pratiques de vinification. Beaucoup font encore des vins puissants, noirs, tanniques, formatés. Je pense qu’il faut oser autre chose. S’écouter davantage. En Corrèze, on peut produire des vins rouges, bien sûr, mais aussi des blancs, des bulles, des vins plus légers, plus identitaires. C’est ce qui manque encore : une vraie liberté d’expression.
Cette liberté passe aussi par l’ouverture, non ?
Exactement. Le vignoble corrézien souffre peut-être un peu d’un manque d’échanges. Les vignerons se connaissent peu, ne goûtent pas forcément souvent les vins des autres. Et l’arrivée de nouveaux venus est parfois perçue comme une concurrence, alors que c’est une chance. Regardez le Jura, la Loire ou la Savoie : ce sont des régions qui ont su accueillir des pionniers venus d’ailleurs. Ces gens ont réveillé les anciens, inspiré les voisins. Ici aussi, il faut accepter cette ouverture pour progresser.
L’accès aux terres semble aussi un frein…
Oui, et c’est un vrai problème. Des jeunes motivés, formés, prêts à s’installer, ne trouvent pas de vignes. Les terres dorment. Parfois, les propriétaires préfèrent laisser les parcelles en friche plutôt que de les transmettre. C’est dommage, car le potentiel est énorme. Heureusement, des figures comme Jean Moulène jouent un rôle d’entraide, de transmission. Mais il en faudrait davantage.
Beaucoup de vignerons corréziens mènent une « double vie professionnelle ». Qu’est-ce que ça raconte du territoire ?
C’est très parlant. En Corrèze, on a toujours eu cette culture de la pluriactivité : un métier, une ferme, un bout de vigne. Des gens courageux, besogneux, qui se lèvent tôt et retroussent les manches. Cette double activité permet parfois une vraie liberté : comme me disait le vigneron Didier Mouton, parce que la vigne n’est pas leur unique source de revenus, certains peuvent aller jusqu’au bout de leurs convictions, faire les vins qu’ils rêvent de faire.
Diriez-vous que cette pluralité se ressent dans les vins ?
Pas toujours encore, mais ça viendra. Trop de vignerons s’inspirent encore de modèles voisins. Il faut oser créer, goûter ailleurs, expérimenter. La Corrèze peut devenir un laboratoire : hybrides, cépages résistants, tailles douces, nouvelles approches… On jouit ici d’une liberté incroyable, il faut simplement y croire.
Quel mot résumerait, selon vous, le vignoble corrézien ?
« Multiple. » Par ses terroirs, ses visages, ses styles, la Corrèze est un vignoble à multiples facettes. Fier de son passé, mais tourné vers l’avenir. Il faut juste que les Corréziens eux-mêmes en prennent conscience.
Vous cultivez vous-même une parcelle, en lien avec Didier Mouton. Qu’est-ce que ça a changé dans votre regard de caviste ?
Tout. J’ai compris, dans ma chair, ce que signifie le temps du vin : le gel, la grêle, la taille, l’attente, la patience… Quand un vigneron me parle de sa vendange ou de sa perte, je sais désormais de quoi il parle. Je ne vends pas seulement un goût. Je vends une histoire et une philosophie. Derrière chaque bouteille, il y a une volonté, une fragilité, parfois un échec – et c’est aussi ça, la beauté du vin.
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